Réhabiliter la peinture

En 1945, je suis allé à Paris en quête de la vérité artistique, mais je me suis rendu compte qu’il y régnait un confusionnisme énorme. Selon ce que j’ai pu vérifier à l’époque, le fil conducteur des valeurs picturales s’était interrompu vers 1918 avec le mouvement dadaïste ; après cela, rien de vraiment neuf était apparu, la pensée était restée en suspens avec lui.
Néanmoins, l’existence, plus que d’une vraie évolution, d’un académisme croissant, était évidente.
N’y avait-il rien après le dadaïsme ? L’art était-il arrivé définitivement à son terme ? Outre ces questions : Qu’est-ce que l’art ? À quoi sert-il ? Qu’est-ce que la peinture ? Quelle force nous avait poussés à parvenir à ce nihilisme absolu ? Voici les problèmes auxquels je devais faire face et que je voulais tenter de résoudre.
En analysant le parcours de la peinture moderne, je suis arrivé à la conclusion que cette force, cette vérité, ce fil organisateur n’étaient qu’une doctrine, la doctrine réaliste, et que celle-ci, dans ce cycle, était déjà parvenue à son but définitif : le réel.
Une fois ce fait établi et à la recherche d’une issue possible, je me suis décidé à refaire le chemin parcouru en sens inverse. Cela exigeait de moi-même la transformation préalable en réel, c’est-à-dire, je devais me détruire, me remettre à zéro et supprimer en moi toute composante intellectuelle. Je ne devais conserver que l’émotion de mon être le plus profond, il me fallait réintégrer pleinement la nature, et former avec elle une seule unité, et de ce fait, renaître. Je me trouvais dans un monde où le réalisme n’avait aucun sens, je ne devais plus penser comme je l’avais fait jusqu’à ce moment-là, il me fallait sentir. En d’autres mots, retourner le sablier et remplacer la doctrine réaliste par l’idéaliste.
Par conséquent, du point de vue pictural, je dus recommencer depuis le début, en prenant comme point de départ « le clair-obscur » ; j’y fis face en utilisant uniquement le blanc et le noir. En refusant toute matière. C’est ainsi que commença ma première étape créative, confondue avec ce que certains ont dénommé plus tard nuagisme.
En 1958, alors que j’atteignais une maîtrise absolue de la structuration du clair-obscur, j’ajoutai la couleur à ma peinture, mais uniquement les couleurs primaires, entremêlées par simple transparence. En 1959, j’introduisis une nouvelle expression picturale, « le graphisme », sans être confronté à aucun problème de signification.
En 1962, j’ai senti le besoin d’incorporer définitivement à ma peinture un nouvel élément, « le thème », une évocation humaine de la nature pour laquelle j’ai d’abord utilisé son objectivité métaphysique, « le mythe » ; ensuite, j’ai continué à m’inspirer de ses drames et de ses tragédies, qui sont la raison de son langage pictural, au moyen de ce que j’ai dénommé littérature picturale.
Plus tard, pour divulguer et confirmer ces idées, j’ai organisé avec la Galerie Breteau plusieurs expositions de choc, que nous avons appelées expositions de réflexion, où nous démontrions l’existence palpable d’un académisme déjà mentionné, le résultat final et définitif de la doctrine réaliste.
Manuel Duque
Paris, 1965
(Traduction en français : Béatrice Krayenbühl)